Sud Ouest - Lot-et-Garonne
Lot-et-Garonne, samedi 5 avril 2025 866 mots, p. 14
«Une gabegie» d’argent public?
Bastien Souperbie;
b.souperbie@sudouest.fr
Christian Delbrel a remis en question publiquement la pertinence de l’aménagement d’une 2x2 voies à hauteur de Monbalen. D’autres élus, concernés par le dossier, se prononcent
Lors de la dernière session budgétaire au Conseil départemental, Christian Delbrel, élu départemental sur le canton Agen 1, a mis les pieds dans le plat en disant tout haut ce que bon nombre d’automobilistes pensent tout bas en empruntant la RN21 entre Agen et Villeneuve-sur-Lot. Une pensée qui pourrait être résumée en un lapidaire «À quoi bon?».
Une déviation en 2x2 voies, à hauteur de Monbalen, entre Saint-Antoine-de-Ficalba et La Croix-Blanche, sur un peu plus de 2kilomètres, le tout moyennant un chèque de l’État et des collectivités territoriales de 36millions d’euros (60% à la charge de l’État, 26% au Département, 11,5% à l’Agglo d’Agen, 2,5% à l’Agglo de Villeneuve). Cela fait cher le kilomètre, pour Christian Delbrel.
«Je suis Agenais depuis près de quarante-cinqans et j’entends parler de la modernisation de la RN21, entre Agen et Villeneuve, depuis que j’ai posé les pieds entre Garonne et Lot, assure-t-il. C’était une nécessité de la faire. Au début de la réflexion, deux secteurs avaient été priorisés en tant que zone accidentogène: les virages de Pujols, qui ont été réalisés (en juillet 2010, NDLR), et il faut s’en réjouir, et le franchissement d’Artigues. Quarante-cinqans plus tard, la modernisation RN21 n’est toujours pas achevée. Artigues sera finalement le dernier maillon de cette RN21, s’il se fait un jour. Or, à l’heure où l’argent de l’État se raréfie, fallait-il faire du contournement de Monbalen une nécessité absolue? Je me pose la question. Quel sera le gain de temps pour les usagers avec ces deux giratoires? Quant à la dimension sécuritaire, je ne la néglige pas, mais le tronçon était-il si accidentogène que cela? Enfin, quand on voit le montant de la facture, on peut s’interroger sur le signal envoyé. C’est la raison pour laquelle j’ai poussé ce coup de gueule.»
Au vrai, le projet initial de déviation à hauteur de Monbalen était bien plus ambitieux il y a dix ans, quand il figurait au Contrat Plan État-Région (CPER) 2015-2020… Le retard à l’allumage et le décalage dans le temps ont placé le chantier dans des circonstances bien moins favorables qu’à l’époque de la signature. Les hausses de coûts des matières premières et de l’énergie, ou encore l’inflation des études, ont, entre-temps, salé la note (50millions d’euros avaient été chiffrés), si bien que le projet initial a été amputé de plus de la moitié, avec un linéaire qui concernait à la base 5,2km, contre 2,1km aujourd’hui.
Sur place, les élus locaux sont partagés. Maire de La Croix-Blanche, Gilles Charolais se félicite de la tenue de ce chantier. «Il n’a rien d’inutile, assure le premier édile. D’abord, il y a trop de projets qui tombent à l’eau pour ne pas se réjouir que celui-ci ait pu voir le jour, d’autant qu’on en parle depuis plus de quaranteans. Sur le plan économique, ce n’est pas négligeable pour les entreprises qui sont employées sur le chantier. Enfin, en termes d’usage, ceux qui critiquent sont ceux qui n’empruntent pas cet axe tous les jours. Cela contribue au désenclavement du territoire d’une part et d’autre part, ce chantier va fluidifier et sécuriser le trafic. Les automobilistes qui prenaient jadis le carrefour vers Laroque-Timbaut en savent quelque chose.»
Le maire voisin de Saint-Antoine-de-Ficalba est bien moins enthousiaste. «Je suis partagé, souffle Bernard Ajon. On détruit un espace naturel pour pas grand-chose, au bout du compte. Quand on observe la taille des giratoires réalisés, c’est digne des Champs-Élysées! Sur la voie actuelle, je constate en outre peu d’encombrements et peu d’accidents. J’ai du mal à apprécier le gain.»
Plus au nord, dans le Fumélois, Daniel Borie, vice-président du Conseil départemental en charge des infrastructures routières, «(n’a) jamais défendu cet axe mordicus». Et c’est un soutien tiède qu’il apporte à cet aménagement: «On doit se satisfaire d’avoir tenu un engagement politique vieux de quaranteans. On ne pourra pas ici reprocher aux politiques de ne pas avoir tenu leur promesse. Il faut donc faire en sorte de terminer le travail. Maintenant, si on se penche sur le chantier dans le détail, faire autant de giratoires, c’est un non-sens si l’idée est de gagner du temps de trajet, non? Il y a des routes prioritaires et des routes secondaires. Quant au coût, je compare ce projet à celui de la LGV… Autant d’argent, pour si peu de temps gagné, cela relève de la gabegie».
Les automobilistes pourront juger par eux-mêmes de la pertinence de cet aménagement. Sa livraison est attendue, au mieux, avant cet été.